Week-end autour de la mémoire de Lunar

Les 21 et 22 juin 2025, une petite centaine de personnes s’est retrouvée près de Grenoble pour partager autour de la mémoire de Lunar et répandre ses cendres. Voici quelques impressions et contributions partagées lors de ce moment.

tentacules

J’étais pas une proche amie de Lunar. On s’est rencontrés aux Tanneries, iel m’avait pas trop parlé. C’était surtout le pote de mon pote L. On s’est plus rencontrés quand L et moi on est venus chercher une maison dans à la campagne, à l’hiver 2008-2009. On a trouvé. Et au printemps, une amie est morte, dans des circonstances compliquées. On avait 24 ans. Lunar fait partie de celleux qui ont proposé leur aide. Iel m’a aidé à installer une Debian chiffrée sur mon ordinateur. Pour que personne ne trouve les photos extrêmement compromettantes de nous, en cagoule, en train de manger de la fondue belge (des frites trempées dans la purée). Plus ou moins un an plus tard, on a vécu ensemble dans un village de montagne, au Triplex. Une coloc de faux vieux couples d’ami⋅es qui voulaient vivre à + nombreuxes. Quand ça s’est fini, au bout d’un an, on s’est peu vu⋅es après. Toujours avec plaisir mais assez peu. J’ai toujours une Debian chiffrée depuis, et je veux croire qu’il y aura toujours des lignes de code de Lunar dans mon système. (Si ce n’est pas vrai, ne me le dites pas, ça me fait plaisir comme ça.)

Quand j’ai appris son cancer, je me suis demandée ce que je voudrais lui dire d’important avant qu’iel meure. Je voulais le remercier pour son soutien informatique au pire moment de ma vie. Je l’ai fait, un jour où on s’est vu chez des ami⋅es, et iel s’est foutu de ma gueule. Parce que c’était évident pour lui d’avoir fait ça. Évident de s’entraider quand une tempête de merde nous tombe dessus. S’entraider avec ce qu’on a, ce qu’on sait faire.

Alors quand dix ans plus tard j’ai eu un cancer du sein, au moment où je craquais de la fatigue des traitements, je l’ai appelé⋅e. C’était facile, soutenant, évident. Pis iel est venu avec Val à un concert de ma première tournée d’après les gros traitements. C’était marrant de se voir tout tranquille au milieu des punks de la Guibourgeais tout déchirés. Le calme des cancéreux, souriant⋅es dans le bordel de la fête familière, couché⋅es tôt mais content⋅es d’être là. Et quand j’ai su que la fin approchait, je suis allée passer 24h à Rennes avec lui. Le moment dont je voudrais vraiment vous parler, c’est le moment où je suis allée aux toilettes.

Sur le mur de ses toilettes, il y avait la carte de Subtil Béton. Ça faisait un moment que je l’avais pas revue cette carte. Beaucoup de personnes qui l’ont, ont fait ce même choix de la mettre sur le mur des chiottes. Parce qu’on y prend le temps de la regarder, de chercher le sens des jeux de mots. J’en comprends pas mal de ces jeux de mots, je connais les lieux, les livres, les auteur⋅ices. Je me suis sentie à la maison dans ses toilettes. Bien entourée par tous ces souvenirs. Sur cette carte il y a nos références partagées. Ce « nous » il a plein de noms, la génération contre-sommet, génération CPE, la mouvance anarcho-autonome, le réseau sans-titre, ou encore l’axe du mal Dijon-Grenoble. C’est avec le temps et les nouvelles rencontres que je réalise que vous, avec qui j’ai passé des plus ou moins grands bouts de ma vingtaine, c’est avec vous que j’ai le + d’évidences en commun. Ce qu’on s’est construit ensemble dans ces espaces autogérés, dans nos luttes, c’est une partie de moi qui ne disparaîtra jamais. En rentrant, moi aussi j’ai affiché la carte dans mes toilettes. Pour tous les jours ne pas oublier. La carte de Subtil Béton, elle me raconte et me rappelle mes liens avec vous, ce de quoi sont faites les briques avec lesquelles bâtir aussi, le moment où j’ai commencé à être révolutionnaire, punk, féministe, mon début du tant qu’il le faudra. Bien sûr tout le monde n’y comprend pas tout aux jeux de mots de cette carte. Nos liens sont tentaculaires comme ça. J’aime aussi savoir que je ne connais pas toutes les tentacules du poulpe. Qu’il y en a tant qu’il m’est impossible de toutes les connaître. Qu’il me reste des livres à lire qui nourriront mes imaginaires, qui décaleront mes mots et mes gestes.

Il y a tant de tentacules qu’on pourrait recouvrir un appartement entier de la carte de tous nos liens.

Il y a tant de tentacules et la tentacule qui m’a liée à Lunar est restée vivante, malgré la distance.

Il y a tant de tentacules et les tentacules qui me lient à vous sont toujours bien vivantes, grâce aux évidences.

Qu’il est gros ce poulpe.

Flo

Le tourbillon des alliées

2005, détournement sur l’air de « Le Tourbillon de la vie »

chanté par aude

Elle avait des portes grandes ouvertes
Des tas de fenêtres sans volets
Et puis elle semblait si abandonnée
Qu’on l’a vite occupée

L’avait un poêle, un poêle à bois
Qui m’réchauffait, qui m’réchauffait
On l’a squattée rue des Alliées
Cette de maison abandonnée
Cette de maison abandonnée

On l’a occupée et barricadée
On l’a décorée et aménagée
On s’est amusé·es toute la journée
Et ils ont expulsé

Alors ensemble, on est r’parti·es
Dans l’tourbillon d’la vie
On s’est revu·es soir après soir
Faut pas dormir sur les trottoirs
Faut pas dormir dans des baignoires

Et la semaine dernière, on l’a reconnue
Cette grande maison qui nous avait tant plu
Ses chambres si vides, sa cave si humide
M’émurent plus que jamais

On s’est dit en la regardant
Que les parpaings, c’est dégouttant
On a décidé d’tout faire tomber
Et puis on a récidivé
Et puis on a récidivé

On s’est introduit·es en catimini
Par une porte oubliée d’la rue des Alliées
On a installé tout ce qu’on a pu
Et on a attendu

Toutes les voisin·es et les ami·es
Ont rappliqué, on rappliqué
Les flics devraient bien s’abstenir
S’ils veulent pas s’prendre une poêle à frire
S’ils veulent pas s’prendre une poêle à frire

Quand on a squatté et puis re-squatté
Pourquoi se perdre de vue, se reperdre de vue ?
Quand on s’est retrouvé·es et puis réchauffé·es
Autant bien s’accrocher

Alors ensemble on persévère
À la barbe de Monsieur l’maire
On continue à squatter
Derrière nos portes barricadées
Derrière nos portes barricadées

Je suis libre

texte lu à quatre voix
par Marigold et Alain, les parents
et Nadine et Myriam, les sœurs de Lunar

Je suis libre. L’espace immense est ma cuirasse ;
Je possède à moi seul l’air vierge que j’embrasse ;
Les arbres me saluent de leurs rameaux pliés,
Et le vent vagabond vient me lécher les pieds.

Je suis libre.

Dormir sous les feuilles !

Je ne suis plus d’aucune ville,
Rien d’immense ne me possède ;
Mais de petites formes vertes
S’agitent plus haut que mon front.

Arbres, essaims de mouvements
Qui s’attellent à mon sommeil,
Le soulèvent et le dispersent.

Dormir sous les feuilles.
Le bras replié
Pour poser ma joue.

Être un corps défait
Et presque dissous.

En laisser bâiller
L’unité vitale,
Comme le nœud qui
Ferme un sac de graines ;

Et semer à terre
Toutes mes pensées.

Les sentir qui prennent
Racine et s’enfoncent.

Avoir un sommeil
Égal et touffu
Comme une prairie.

Avoir un ruisseau
Qui passe au travers
Et qui le délie.

Dormir sous les feuilles.

Redevenir seul
Puis me diviser.

N’avoir plus la vigueur de rester tout moi-même.
Et pour ne presque plus percevoir l’univers,
Pour être bien certain de ne plus le penser,
Devenir ma poussière au fil d’un vent léger.

Vivre en tant de morceaux que le rythme des choses
Ne puisse m’obliger é bondir dans son van.

Glisser entre les doigts des forces naturelles.

Dormir caché sous chacune de mes parcelles,
Et me changer en mille alouette, nichant
À l’abri des sillons, ça et là, dans un champ.

Dormir sous les feuilles, et dormir sous mes âmes.

extrait de Jules Romain : La Vie unanime – poèmes 1904 – 1907